johaylex

t'es seul au monde ? lis un bouquin !

Scories putrides, ça s’envole ? Pas toujours…


 

            Au matin, j’ai vu mourir la nuit à mes fenêtres. J’avais compté plusieurs fois jusqu’à soixante, croyant faire passer les minutes plus rapidement, et déchiqueter enfin les restes de la nuit dans un festin visuel précoce. Je profite des premières lueurs du frais soleil de cette saison exaspérante, en un moment propice pour offrir sans pudeur ma peau nue au matin pâle.

               Garder en mémoire les évènements récents est devenue nécessité qui me permet de classifier les souvenirs non pas, selon leur chronologie, mais leur intensité.

 

Laissées libres mes associations d’idées sculptent

A la recherche maladroite des étincelles de ma vie

En pauvres mineurs les contours des murs inconscients

Ces pépites brillantes couvertes des poussières charbonneuses  

Ces étincelles si différentes de ma vie maladroite

Que mes associations d’idées sculptent

 

Laissées libres mes associations d’idées ébrèchent

Une fois de plus la morsure d’un baiser de métal

Qui gagnera en amertume car enfin la cendre semblera

Persister et s’étendre sur les bras et les fronts

Une dernière fois la morsure d’un baiser de rouille

Que mes associations d’idées ébrèchent

 

Laissées libres mes associations d’idées s’emparent

Sur le moment d’une sensation affranchie du temps

De nouveau enveloppera d’un drap chaud mon corps humide

Sur le moment une sensation affranchie du temps

Enveloppera enfin d’un drap sec mon corps froid

Dont mes associations d’idées s’emparent

 

 

               Ma prochaine émission de radio est pour demain soir. Je dispose de deux journées de libre pour faire ce que je dois : ne rien faire, végéter. C’est bien. Evidemment. Cet après-midi, j’irai rendre visite à mon père. Je ne risque rien, il voit bien plus de clientèle les dimanches. Aucune conversation ne sera susceptible de s’établir et nous forcer à communiquer. Je vais juste partager un café avec lui. Il tentera de me nourrir. Je refuserai. Evidemment. Et je me laisserai embarquer dans une conversation que je ne désire pas avoir. Il m’y aura mené, l’air de rien, sans y penser lui-même, sans la rechercher. Evidemment. Et j’y plongerai par automatisme de ces non-dits et l’accumulation de leur pourriture.

   -« Mange. »

   -« Je n’ai pas faim. »

   -« Tu es si maigre, on peut compter tes côtes. »

   -« Je n’aime pas la soupe à l’oignon. »

   -« C’est très bon, même si la préparation pique les yeux. »

   -« Arrête de te sentir coupable Papa. »

   -« Qu’est-ce que tu en sais ? »

   -« Ca n’était pas de ta faute… »

   -« On est responsable de tout pour tout… »

   -« N’importe quoi ! »

   -« Alors, je te plains… »

   -« Arrête de me plaindre et repasse-moi un peu de café. »

   -« Ne change pas de conversation ! »

   -« C’est toi qui voulais que je me nourrisse un peu. »

   -« Tu vas juste t’exciter et tu auras des brûlures d’estomac. »

   -« Arrête de me plaindre ! »

   -« Ce n’est pas de ta faute, c’est comme ça… »

   -« N’importe quoi… »

   -« Arrête de te sentir coupable Alexandre… »

               Tout ceci pouvant se prolonger à l’infini et se répétant à chaque visite faite à mon père. L’Enfer : une discussion sur la nourriture avec mon cher Papa.

               Puis, nous regarderons en silence les quelques séries policières diffusées à la télévision. Il rompra le silence par ses commentaires sporadiques et autres adjurations aux personnages. Des clients passeront, il fera quelques ventes. Ils s’arrêteront hypnotisés par ces feuilletons ennuyeux. En fin de journée, nous boirons un petit verre de liqueur. Il nouera mon écharpe, époussètera des pellicules invisibles sur mes épaules, me fera pivoter vers la sortie, et laissera retomber une tape crispée sur mon dos. Il aura beaucoup toussé, je me serai encore inquiété, il m’aura rassuré. Evidemment.

               Rectification. L’Enfer, c’est une après-midi passée avec un étranger qu’on appelle « Papa ».

               Puis, je profiterai du début de soirée pour arpenter les rues de Paris noyées par le brouillard. Chaque être humain croisé sera cet étranger, un extra-terrestre dont le moindre contact prouvera qu’il y a de la vie sur Terre. Les cinémas vomiront les spectateurs de la séance de fin d’après-midi, et leurs critiques sur le film. Je volerai quelques bribes de conversation, frôlerai un peu d’humanité, et me déciderai à diner dans un restaurant bon marché anonyme où, face la vitre, je regarderai en mangeant les gens me regardant manger.

 Puis il fera nuit, encore plus froid, et je me dirigerai tout doucement vers le centre de Paris, où, proche de la cathédrale Notre-Dame, je côtoierai les amoureux attardés bravant le froid du parvis. Ils s’embrasseront et chercheront chez l’autre chaleur éphémère et affection passagère. Alors, enfin vaincu par ce dimanche comme les autres, je rentrerai.

               En attendant, il est onze heures du matin, je vais me coucher en pensant aux rebuffades inappropriées qui laissent des regrets.

 

               Le lundi, je me réveille la gorge chargée des excès de fumée des deux jours précédents : soirées de sortie, de débauche blasée et d’ennui profond.

               J’expulse de mes poumons en les crachant violemment, ces scories noirâtres, souvenirs des fumées qui laissent dans ma bouche le goût aigre du sang et de la culpabilité.

               Premier lundi de chaque mois : mon obligation habituelle. Je sors acheter un bouquet de fleurs, et me dirige vers le cimetière pour me recueillir auprès de Lola. Après tout, et même si bientôt dix années se sont écoulées, je suis celui qui l’a placée dans cette fosse. Tous les bouquets fanés de la terre ne suffiront jamais à l’en ressortir, mais personne ne peux me reprocher de vouloir encore essayer. Car elle est là, toujours fidèle à notre rendez-vous mensuel. Je ne lui demande que cet effort, et elle l’accomplit mois après mois, fleur après fleur, inchangée dans ma mémoire, éternelle jeune femme tuée par mon indifférence. Le rachat hypocrite de ma culpabilité est à ce prix : un bouquet de fleurs, un lundi matin par mois.

               En ce lundi immobile de froid, la division du cimetière dans laquelle repose Lola est peu fréquentée. Des morts vieux de dix ans intéressent bien peu de monde. Peut-être des retraités, pour qui cette visite est l’un des grands évènements de la semaine, entre la partie de cartes et la retransmission télévisuelle d’une émission quelconque. Je me moque mais je n’en sais rien, je n’y vois jamais quiconque.

               Je dépose le bouquet de fleurs règlementaire sur le marbre en forme de cœur, et suis trahi par mon habituel sourire ironique face au goût douteux des parents de Lola sur le choix de la stèle de leur fille.

               Après quelques minutes de silence gêné, je me donne une contenance en inspectant longuement le ciel à la recherche du moindre signe avant-coureur de pluie.

               La gêne face la tombe de Lola s’est intensifiée au cours des années. Chaque visite n’a aucunement diminué ma culpabilité ou ma douleur, et les mots, si prompts à venir dans les premiers temps, se sont raréfiés. La source s’est tarie.

   -« Aujourd’hui, je n’ai aucune histoire à te raconter Lola, aucun rêve à t’expliquer. Peu importe… Je n’arrive plus à me mentir. Il y a dix ans que je t’ai mise là et je n’ai toujours pas retrouvé le fil de ma vie. Certaines sont arrivées puis sont reparties, parfois par ma faute, souvent en fait…Et, voilà !

               Mais tout ça, je ne sais pas si c’était ma faute. J’avais vingt ans, j’étais seul, faible, je connaissais que dalle à la vie, je n’avais pas la force des adultes pour faire les bons choix, ou en tout cas, ceux qui feraient que tu serais encore à marcher sur la terre aujourd’hui et pas à dormir dessous. Je ne sais pas quoi te dire. Peut-être que j’essaie encore de me justifier. C’est bête…Parfois les sentiments dorment derrières des blocs que les mots n’arrivent pas à atteindre. Je pourrais te dire que je t’aime…A quoi cela servirait-il ?

               Je ne sais pas si je reviendrai. J’en ai assez. Ca ne sert à rien, parce que rien ne change. Je viens, j’espère une réponse, je suis prêt à tout recevoir, à supporter tes reproches…Mais pas ça. Voilà ! »

               Je désigne la pierre tombale d’une main retombant à bout de souffle. Je prends le bouquet dont je froisse les pétales de chaque fleur. Je les répands en offrande, sur et autour de la tombe, un pétale rouge, après deux pétales roses, après trois pétales blancs. Le sol est encore jonché des restes de mon passage du mois dernier, pétales dont la couleur est devenue indéfinissable. Je ne suis pas habile pour distinguer les nuances de couleur. Clair, neutre, sombre, éclatant, terne, violent, ou doux.

               Je m’apprête à partir quand, au loin, j’aperçois une femme d’une quarantaine d’années accompagnée d’un jeune homme qui doit être son fils : un peu de vie dans cette division abandonnée. Ils s’arrêtent face à une tombe qui est située de telle manière que je ne rate rien de leurs actes si je désire les regarder à leur insu. La femme caresse la pierre tombale, je vois ses lèvres remuer. Elle s’accroupit et pose sa tête sur la dalle. Le fils sort un livre, je l’entends psalmodier des prières familières, en balançant le haut de son corps d’avant en arrière et de droite à gauche, dans une ferveur que je jalouse car j’en suis incapable. Ils remarquent mon petit jeu d’espionnage. Ils me sourient, et la femme me fait signe de loin de se joindre à eux. N’osant pas leur parler à cette distance, je mime un refus poli en imaginant respecter la quiétude convenable à ce lieu. Le jeune homme finit ses prières, et lui et sa mère me rejoignent, malgré ma répugnance à laisser qui que ce soit troubler mon entretien mensuel avec Lola. Mais après tout, il semble exister entre personnes attristées un code de conduite, refusant toute agressivité et encourageant le partage des douleurs.

   -« C’est votre sœur ? »

   -« On peut dire ça comme ça… »

   -« D’accord. »

               C’est la première fois que ma visite mensuelle est perturbée par un moment de vie, alors je n’y suis pas préparé. J’ai l’impression de marcher sur des œufs, chaque faux pas immédiatement puni. Mais, après tout, je ne leur dois rien, je n’ai aucune crainte à ressentir, aucune réticence à avoir : je cherche donc à ne pas laisser avorter cet embryon de conversation. Aimable.

   -« Et là-bas, c’est votre…époux ? »

   -« On peut dire ça comme ça… »

   -« D’accord. »

               Nous nous observons tous trois, la mère, le fils et moi, plongés dans un silence qui n’a rien de pesant. A défaut d’autre chose, nous échangeons des sourires, et, l’espace d’un instant, j’ai l’impression d’avoir une famille, un point chaud au sein duquel je peux me réfugier si j’ai trop mal.

   -« Vous voulez que je fasse une prière pour votre sœur ? »

   -« Si ça peut vous faire plaisir. »

   -« Ca va aller. »

   -« Je viens aussi lui parler, vous savez. »

   -« Je sais. »

   -« Elle ne m’écoute pas. »

   -« Je sais. »

   -« Alors, pourquoi prier ? »

   -« Pour ceux qui peuvent écouter… »

               Sa voix s’élève en une mélodie étrange que je comble de mes propres mots muets.

               Et sa prière liquéfie le bloc de résistance qui s’était agrégé en moi.

 

               Avant de partir, il se penche au sol, repousse quelques pétales, se saisit d’un caillou, et le dépose au bord de la pierre tombale.

               Touché par cette étrange attention.

   -« Pourquoi fais-tu ça ? »

   -« Beaucoup ont dû la lapider, alors en en déposant une délicatement sur elle, on la caresse là où elle a été frappée. Elle a assez souffert comme ça… »

                        Sa mère l’imite, me regarde, puis lui tend la main, et tous deux repartent aussi mystérieusement qu’ils étaient venus.

   -« D’accord. »

               Je pars en laissant aussi une pierre témoigner de ma piété envers Lola.

 

               Dix ans auparavant, je n’avais pas assez souffert pour commencer à expier ma culpabilité. A la différence de ce lundi, où le ciel est banalement menaçant, gris morne, un temps d’automne, la première fois où j’étais retourné sur sa tombe après son enterrement, le soleil tapait comme un dératé sur les stèles mouvantes : elles réfléchissaient, les unes contre les autres, et aux yeux des rares visiteurs, une lumière blessante, et étrangement assombrie. L’univers semblait s’être retourné comme un gant, vomissant à la vie la vieillesse, et offrant à la mort les jeunes espoirs, vidant les cercueils moisis de leur contenu pourrissant, et happant les corps pleins de sève, les fauchant avec une ironie que me semblait destinée.

   -« Alexandre, ton heure viendra, mais pas encore, tu auras le temps de vieillir et de pourrir sur place en voyant ton monde décliner avant toi. »

               Au moins, cette prédiction me mettait à l’abri de tout coup du sort. Car je voulais bien voir le monde se vider de toute vie tant que mon égoïsme survécût à cette hécatombe. Je m’accommoderais aisément de cet avenir fâcheux si je suis encore là pour pleurer ceux qui m’ont quitté.

 

               Un mois avait passé depuis la mise en terre. Poussières et pollens flottaient, illuminés par les rayons de soleil, donnant à cet instant un caractère irréel, voire onirique, comme si ma défunte amoureuse allait soudain apparaître un sourire aux lèvres pour m’avouer que tout ceci n’était qu’une plaisanterie qui avait assez duré, et qu’elle ne serait plus jamais morte. Tête baissée, je dessinais machinalement, de la pointe de ma chaussure droite, des cœurs, que j’effaçais, honteux, d’un frottement sec de ma semelle. Cette censure avait pour effet de faire voler encore plus de poussière, et de rendre l’atmosphère de plus en plus irrespirable, encore plus insupportable, encore plus oppressant. J’imaginais un instant les effets de cette canicule sur les corps enterrés six pieds plus bas : larves et vers proliférant, se régalant du corps de Lola dont je me repaissais encore quelques semaines plus tôt.

               Car la mort n’est pas repos : elle est pute charognard, violant les sexes de nos défunts, elle est vermisseaux, affamée des cœurs de nos amours, elle est lombrics, creusant des tunnels de moisissures dans des yeux autrefois remplis d’amour. Des pensées encore plus troublantes me traversaient l’esprit en proie à un début de délire : mettre des corps dans des boîtes et les enterrer, quelle drôle d’idée finalement ! Les brûler, et en répandre les cendres dans un jardin, ou un océan ? Mais qu’importe ! En ce jour de flammes, quelques semaines après la mort de Lola, je me rebellais contre l’idée que l’humanité se fait de sa mortalité : ces cruelles mises en scène, dont les défunts ne peuvent même plus se moquer, et qui n’ont pour objectif que de réconforter les proches. Ma tête bourdonnait de mille réflexions, brisées dès leur commencement, démarche à pas chassés, me faisait perdre le fil, dans un labyrinthe de marbres éblouissant ; et devant mes yeux, semblait flotter un voile noir moucheté de rouge.

               Je finis par tomber lourdement sur les fesses : douleur violente au coccyx, vibrant dans toute ma colonne vertébrale, ébranlant la stabilité de mes esprits.

Une bouteille de mauvaise bière bon marché à la main, en tailleur à côté de la fosse comblée, mais privée pour l’instant de monument, j’en avais avalé une gorgée, et en versais quelques gouttes sur le monticule. Je croyais, ordure que je suis, trinquer avec elle, la moquer ; je riais nerveusement de la situation. Comble de l’ironie, un enterrement allait débuter dans la division : foule nombreuse accompagnant leur cher disparu en sa dernière demeure. « Il ne manquait plus que ça ! » criais-je suffisamment fort. Pour que les affligés m’entendent, pour qu’ils sachent ce que je pensais de la mort de leur mort. Certains, outrés, se tournent vers moi, me font signes et murmures, afin que je cesse mon manège ; et moi, encouragé par leurs regards me fusillant, je tresse une chanson sur la situation.

 

« Il est parti,

Votre chéri,

Vous l’verrez plus,

Vot’disparu,

Il est sous terre,

P’t’être en enfer,

Car oui la mort,

Elle frappe très fort ! »

 

               Puis, ma joue est cuisante de la gifle que vient de m’asséner une jeune fille qui aurait l’âge de Lola. Est-ce la fille du défunt ? Son regard liquéfié par les larmes brille d’une volonté farouche. Elle m’assène une seconde gifle. Puis un troisième. Elle aurait continué si des personnes assistant à son éclat ne l’avaient rattrapée et empêchée de poursuivre sa vengeance. Son petit frère sérieux est venu lui prendre la main, lui a souri, m’a souri, a hoché la tête, et sont retournés enterrer leur père. Il ne pleurait pas, il souriait à sa sœur, il me souriait de ses dix ans. Il venait d’être orphelin, il était déterminé à essayer d’être un homme. Je me tais enfin et laisse, surpris, l’enterrement se poursuivre. Constat de cet éclat de violence et de sourire immérité, la bouteille de bière est au sol, son contenu renversé détrempe rapidement la poussière pour créer une boue alcoolisée que je me mets à laper comme un pourceau pour que tout fût accompli jusqu’à son terme.

               Et soudain, l’éclair dans mes entrailles.

               Un auditeur de Moonlight Speaker me dira un jour que, lorsqu’une émotion est trop forte, le contenu de nos tripes se liquéfie pour se déverser, soit en vomissures, soit en chiures. Dans les deux cas, il n’y a aucun contrôle possible sur le déversement de ce contenu que les chiens ou les pigeons laperont bientôt sans vergogne.

               L’éclair dans mes entrailles liquéfie mes tripes. Je me relève difficilement, les bras recroquevillés sur mon ventre, estimant, en tremblant de peur, le temps nécessaire pour rentrer chez moi, ou atteindre les premières commodités accessibles. Je fuis le cimetière, je cours. Impossible. Les crampes se multiplient, et ce qui devait se passer se passe : les reliefs de ma culpabilité coulent de mes fesses, contre l’intérieur de mes cuisses, s’étendent le long de mes jambes, pour se perdre dans mes chaussettes.

               Sali.

               La mort de Lola est enfin visible sur moi.

               Je pue, fais fuir les passants incommodés par mon odeur et les trainées brunâtres visibles sur mon pantalon.

               Je vomis.

               Liquéfié.

               J’arrive enfin chez moi, retire comme je peux mes vêtements, souillés de transpiration, de dégueulis et de merde, ces éléments liquéfiés de ma souffrance retenue.

               La douche est brûlante, et les restes de ma déchéance s’écoulent par le siphon, comme le sang de mon âme poignardée par cette horreur que je supporte depuis un mois sans vouloir la hurler.

               J’essuie la buée des miroirs de la salle de bain, fais pivoter les miroirs latéraux, et j’apparais : démultiplié, une infinité, coupables mis en abyme dont je perds l’identité du reflet central. Ce n’est plus un seul moi, c’est une multitude insondable.

               Le miroir se liquéfie en larmes, je le frappe à de nombreuses reprises de mon poing droit, étoilant mes nombreux reflets brisés, les arrachant, les barbouillant de sang, entre rires et larmes.

 

               Lorsque je reprends conscience, l’eau de la douche est froide, et je suis gelé. Je marmonne deux mots incompréhensibles : « ya » et « elle ». Du sang caillé sur ma main droite se mêle à celui qui coule d’une profonde coupure : elle part de mon annulaire et arrive aux deux-tiers de ma main, la séparant asymétriquement. Je suis nu. Le sol est bourbeux.

               Medhi, paniqué, s’est précipité vers moi ; il est accompagné de pompiers qui ont dû défoncer ma porte pour entrer.

   -« Mon pote, qu’est-ce que tu as fait ? »

   -« Monsieur, vous m’entendez ? »

   -« J’ai soif… »

   -« J’ai sommeil… »

   -« T’endors pas ! »

   -« Vite ! »

   -« Le silence… »

   -« Le sommeil… »

   -« Je paye… »

   -« C’est cher… »

   -« C’est le prix… »

   -« C’est juste le début… »

 

               Je frissonne.

               Je suis soulevé, placé sur un brancard.

               Je frissonne.

               On recouvre mon corps, d’un drap ? D’une couverture chauffante ?

               Tout tourne autour de moi.

               Je me laisse emporter dans l’oubli.

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Cette entrée a été publiée le 4 septembre 2012 par dans Uncategorized, et est taguée , .

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