johaylex

t'es seul au monde ? lis un bouquin !

Tragix Pathetix….


Après une saison à compter les pierres d’un jardin, à mesurer la circonférence d’un arbre sec dont j’aurais pu faire le tour avec mes bras et rompre l’écorce par un effort musculaire minime, le retour à la vie ressemble à l’atmosphère née d’une cocotte minute dont on laisserait l’air s’échapper, envahir un espace clos, et perturber les perceptions par un brouillard dense.

               Le temps s’écoulait mais la vie semblait suspendue, arrêtée dans son mouvement, libérée des contraintes physiques. Mon corps était livré à son pourrissement sans que la vie ne recouvre de son vernis rassurant cette déliquescence. Je m’étais contracté en moi-même, retiré en un lieu secret de ma conscience afin de laisser une place à l’autre dans mon univers ; j’étais un ballon de baudruche dont on aurait laissé échapper quelque volume d’air, avant de remplir par un autre gaz le vide laissé. Lola ailleurs, je m’étais vidé, avais perdu de mon volume sans rien pour me combler. J’étais devenu moins homogène et, en palpant mon cœur, on pouvait éprouver ces irrégularités flagrantes du bout des lèvres.

               Un mois après ma sortie, une nuit de lune croissante, pressé par un désir impérieux, je recherchai du bout des doigts mon sexe qui avait été réduit à sa simple fonction urinaire la période passée. Mes fantasmes, censés stimuler mon désir et faire frissonner de chaleur mon bas-ventre, étaient auparavant le fruit de mon imagination de vieil adolescent. Elle était nourrie par la vue d’une silhouette croisée au hasard d’une promenade, par la nudité d’une femme offerte dans un quelconque journal de papier-glacé, par l’empilement de corps dans tout ce peut offrir d’outrancier la pornographie.

               J’avais vingt ans passés, j’étais un homme normalement constitué, une machine désirante.

               La saison avec Lola avait bouleversé ce rapport solitaire au désir pour y apporter l’expérience, la sensation d’un épiderme frotté, de deux peaux écrasées l’une contre l’autre, de salive coulant le long des chairs, d’odeurs douçâtres, de sa transpiration musquée, du parfum entêtant de son entre-jambes : l’expérience de la vie. Elle m’avait sexuellement formé : faire l’amour, avoir du plaisir, n’étaient pas des expressions communes que je partagerai avec d’autres, mais des expressions propres à Lola.

 

               Cette nuit-là, alors que je commençais à me caresser, que je convoquais les images obscènes les plus agréables pour soutenir mon désir, le corps de Lola se tortillant s’était peu à peu imposé : d’abord, par la sensation de chaleur et de la texture granulée de l’intérieur de son sexe, impression fugitive se substituant à la mâle rugosité de mes paumes ; ensuite par la réminiscence de son parfum sucré qui obstruait mes narines, les refusant à toute autre fragrance ; enfin par l’impression d’acuité de mes oreilles percevant ses soupirs muets qui avaient toute latitude dans ma chambre silencieuse pour s’insinuer dans mon crâne : mon imagination s’était sculptée à l’image d’une morte.

               La vue, dans des intervalles de plus en plus rapprochées,  des jeux de lumière de la nuit sur sa peau, avait fini par repousser dans l’oubli tout autre soutien à mon désir solitaire, cependant que mon plaisir commençait à me couper le souffle, à contracter mes hanches, à faire vibrer mes jambes, trembler mes bras, alors que les larmes me montaient aux yeux.

               Ce souvenir avait guidé mon désir jusqu’à l’orgasme, et cette petite mort avait mêlé semence et larmes dans une confusion de vie et de perte.  J’avais de suite allumé la radio pour entendre une voix humaine bien vivante, croyant vainement chasser cette ombre. Le sang battait violemment dans mes tempes, frappant des cloches de cathédrale dans ma tête. Je réprimais un hoquet de surprise face à ce qu’il venait de se passer. Je regardai mes mains, partagé entre l’horreur de ma situation et la conviction pervertie que me masturber en pensant à Lola la garderait à jamais intacte dans mon souvenir.

 

Elle vivrait là où naît mon plaisir

Elle serait la gardienne de ma solitude

Régnant sur ma jouissance jalouse

De tous les autres fantasmes

De mon imagination la maîtresse

 

De sa mort le gardien vivant

De son plaisir l’auteur jaloux

Régnant en maître sur son fantasme

Réjoui à sa place imaginaire

Défaussé du lieu de sa naissance

 

Cet arrangement semblait éloigner les angoisses : j’avais choisi de me noyer dans le souvenir.

 

Si le temps s’écoule sans que ma vie ne le rattrape, alors soit !

Restons immobiles, soyons suspendus !

Et que meurent mes organes ! Que pourrisse ma chair !

Sur ce lieu, personne, pas même la Mort, n’aura part !

L’éphémère aura goût d’éternité.

Je ne mourrai plus puisque je ne vis plus

Lola n’est plus morte puisqu’elle vit affranchie du temps

Dans mon désir. Et je la posséderai plus que jamais

Un autre possèdera son amante.

 

               J’aurais tout aussi bien pu aller en quête de son corps dans la fosse et le déterrer et l’emmener au loin avec moi vers la plage du clair de lune, à côté de la digue abritant nos étreintes morbides sans fin. Heureux, je pouvais la convoquer à chaque fois que l’envie m’en prenait. Et l’orgasme n’était que le moment où elle m’apparaissait le plus distinctement : mon plaisir était dirigé par une morte-vivante : chaque caresse me rapprochant d’elle, empêchant son éloignement.

               Je me cramponnais à cette folie. Plus le plaisir montait, plus son image était vivace, plus la sensation de sa présence s’éclaircissait. Et chaque frisson que je me donnais était son œuvre.

               Dans ces moments, elle semblait plus vivante que je ne l’étais moi-même, et je me figurais elle vivante et moi mort, me glissant dans sa couche comme un spectre.

               Mais son apparition était fugace. Elle disparaissait sitôt mon plaisir dissipé, emportait mes sensations dans les ombres de ma chambre. Et le jour revenait trop vite, et me laissait à ma solitude qui dissipait toujours mes nuits.

               C’était une course perdue d’avance. J’avais besoin du contact d’un autre corps pour entretenir cette illusion. Il me fallait sortir du clair-obscur de ma chambre, simuler un retour à la vie pour simuler ma morte : faux-semblants. Certains pouvaient me croire guéri : je m’enfonçais encore plus dans une folie devenue sensuelle. Je passais alors toutes mes journées dans le métro, m’excitant à la simple vue d’une jambe découverte, à la naissance d’une poitrine.

   –« Elle fera l’affaire… »

   -« Elle n’est pas blonde. »

   -« Elle s’offrira… »

   -« Elle souffrira. »

   -« Cela ne me concerne pas… »

   -« Cela a concerné une blonde. »

   -« Elle s’était offerte. »

   -« Elle a souffert… »

   -« Je l’ai désirée pourtant… »

   -« Elle a tout de même souffert. »

   -« Pourtant, je souffre… »

   -« Non, tu désires, c’est tout. »

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Cette entrée a été publiée le 30 juillet 2012 par dans Fragment, et est taguée , , , , , , , , .
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