johaylex

t'es seul au monde ? lis un bouquin !

Un roman perso, en voici le prologue….


« Avec du temps, l’observateur patient

Peut voir l’eau fendre une pierre… »

J’ai toujours manqué de courage pour réaliser des choses aussi essentielles que goûter une soupe à l’oignon, ou des choses aussi futiles que me suicider. Pourtant, ma grand-mère paternelle était notoirement reconnue pour sa cuisine, d’une simplicité idéale aux saveurs mystérieuses, qu’elle tenait d’une lignée de femmes pauvres mais pratiques, et le suicide est une habitude qui avait pris ses aises de longue date au sein de ma famille maternelle. Je ne respecte donc pas pour le moment l’héritage commun, et brise par là deux chaînes ininterrompues de bouffeurs de soupe et de suicidés.

La rencontre de mes parents avait acoquiné en une danse ironique oignon et sang, larmes et vie, pelures piquantes et saveur de métal. Tout ça pour ça, c’est-à-dire moi, dont la seule vue de croutons et lamelles caramélisées révulse, et qui craint la mort – ou la vie – comme la peste.

J’imagine volontiers avec humour les mânes de mes ancêtres errer les mains tordues d’angoisse et d’espoirs déçus face au dernier de leurs sangs qui refuse la cuillerée de liquide fumant tendue vers sa bouche aux lèvres serrées, et ne se décide jamais à abréger son existence misérable. Aspirer cette mixture serait un véritable suicide, mais il aurait au moins l’avantage de satisfaire chacun d’eux et leur apporterait enfin le repos auquel ils aspirent : je serais enfin des leurs, et leur conscience pourrait désormais s’effilocher dans les brumes du Souvenir.

Hélas pour leur repos et pour mes cauchemars, j’alourdis leur fardeau en préférant les oignons crus que je trouve moins rébarbatifs en bouche que les cuits et, en outre, j’ai une sainte horreur de la souffrance qui m’a toujours semblé être un corollaire inévitable de l’idée de suicide, un préalable nécessaire à l’accomplissement de cette fatalité familiale, un préliminaire fastidieux à l’acceptation de mon destin : je leur fais honte, et ma simple existence demeure sacrilège. L’idée de sacrilège peut évidemment interpeler car certains se donnent pour mission terrestre de faire le bien autour d’eux, voire, pour les plus audacieux, d’apporter une lumière particulière à l’univers, mais mes étranges familles avaient établi le rituel bouleversant de la soupe à l’oignon pour l’une, et l’ambition superficielle d’abréger le plus rapidement possible son passage sur terre pour l’autre.

Avec moi, le rêve de l’éternel fumet de la soupière partait en cendres aussi sûrement qu’un nuage de fumée gris s’évacuant d’une cheminée encombrée de graisses accumulées : inexorablement mais non sans difficulté ou douleur.

D’autre part, je m’obstinais à survivre aux accidents et aux infections qui se seraient habilement substitués au choix délibéré ou non de ma part de mourir en imposant un état de fait d’un pragmatisme définitivement résolutoire. Quant aux dépressions, les psychotropes largement prescrits contre ces affections empêchaient peu ou prou toute tentative susceptible d’être inspirée par le réconfortant désespoir.

Mon estomac demeurait vierge de la spécialité culinaire paternelle, et mon cœur battait de ses orgueilleuses pulsations de défi face à l’attraction du néant maternel. Pourtant mon esprit avait subi trop de tourments pour que je résiste encore longtemps à l’injonction du testament familial.

-« Alexandre, me murmurait-il de plus en plus souvent dans mes instants de demi-sommeil, n’oublie pas les obligations de ton sang, ne néglige pas les devoirs dus à ton rang. Ton ventre noué nous insulte et ta vie est un blasphème ! Tu es un Bajtel, ajoutait une aïeule charpentée me rappelant mon père ! Tu es un Kemess surenchérissait un jeune homme exsangue au même regard sombre que ma mère ! »

Ces voix lancinantes pressaient à l’action décisive pour influer sur mon immobilisme et ma passivité, poussaient à bousculer le cours heurté mais au fond assez inintéressant de ma vie. Il n’était plus question que de temps pour que je remplisse enfin ma panse et aille vomir mon âme prématurément.

« Avec du temps, dit-on, l’observateur patient peut voir l’eau fendre une pierre… » Certes, aucun être vivant n’aurait la patience de s’attarder à contempler ce spectacle ennuyeux ; aussi, aucune existence ne serait suffisamment longue pour vérifier cette expérience du début jusqu’à son terme, et en noter parfois une quelconque observation pertinente telle que « 22 septembre : une goutte a amorcé le fendillement du premier tiers». Car le cycle de vie d’une pierre correspond au cycle de vie de plusieurs êtres humains. En effet, la mer et le galet que l’on peut trouver sur une plage se déchirent en un si vieux couple complice, eau et pierre, que l’arrière-grand-père du vieil homme qui a été sentir les embruns une dernière fois avant de mourir n’était qu’un enfant lorsque les deux minéraux avaient débuté leur relation de complicité et de destruction réciproque.

Les géologues sont généralement friands de ce type de phénomène : la gifle du temps érodant les cailloux et riant des hommes éphémères. Il n’est pas rare d’en croiser sur certaines plages en quête de l’histoire d’une falaise stratifiée particulière. Alors, ils cherchent la profondeur, le plus profond étant le plus ancien et le plus précieux à leurs yeux, selon leur adage de ralliement quis sum profundus sum precious ou ce qui est profond est précieux.

Et là, on touche du doigt leur rêve inavoué : creuser. Creuser pour blesser la fière et prétentieuse croûte du sol, en retirer tout d’abord les vers et les os, dépasser ensuite l’odieuse couche charbonneuse qui affleure, et atteindre enfin les diamants. Ils auront avant cela traversé maintes ères géologiques et débarrassé la surface de son enveloppe.

Chose étrange, ils trouvent parfois des diamants à proximité des os et des vers, peu éloignés de la surface, et même au-dessus des zones où git le charbon. Ils sursautent de surprise et d’excitation fiévreuse, car cette trouvaille est scientifiquement improbable, voire impossible, cette gemme ne se découvrant habituellement que très profondément, à des niveaux de pression bien plus intenses que peut subir le charbon ! Trouver une pierre brillante aussi proche d’eux avec si peu d’efforts devrait la changer en charbon, la ternir et la noircir alors qu’elle persiste précisément dans ce cas à part à lécher le sol de son éclat éblouissant.

Nargués par cette entorse à leurs théories d’expérimentateurs, mais intrigués en tant qu’hommes, ils mettront ce diamant dans leurs poches ; hommes de science vaincus mais vieux enfants comblés.

Le Temps peut forcer à manger et à mourir selon un effet

Profond                                                                                                                    Evolutif,

De temps en temps,

Il suffit d’un instant fugitif pour transformer radicalement un homme,

Le nourrir                                               et l’amener                                             à la Mort,

Ou changer contre toute attente le charbon en diamant.

Et j’y pense     trop.                                  A mesure                                que la Nuit s’éteint

      Sur cette plage un vent bleu balaie la mer

En l’attente de ce miracle,

 En l’attente de moi-même…

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Cette entrée a été publiée le 25 juillet 2012 par dans Fragment, et est taguée , , , , , , , , .
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