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« Être sans destin » de Imre Kertész


Certains livres, de par leur thème douloureux, presque autobiographiques, rendent leur critique délicate.
Restituer un avis sur ces textes devient une gageure d’apprenti funambule car, par l’émotion objective qu’ils véhiculent, au sens où l’évocation des enfers humains arrive en monolithe, voire en monument, il est difficile de se focaliser sur leurs qualités proprement littéraires. Récit tragique devant lequel il sera bienvenu s’incliner ou roman qui a une toute autre ambition ?

Je me souviens l’interview d’un Edgar Hilsenrath expliquant que seul son roman « Nact » / « Nuit » était le seul objet littéraire racontant la Shoah, les autres étant des récits et témoignages. La lecture de ce texte en début d’année 2012 a été l’un des grands moments de celle-ci.

C’était avec quelque appréhension que j’ai lu à la suite « Etre sans destin » de Kertesz, comme pour ne pas rester sur cette impression, comme pour essayer encore de me convaincre que certaines expériences restaient rétives à la littérature et devaient se limiter à leur simple transcription…

Après quelques pages, ma première réflexion a été: « tiens, mais c’est un roman kafkaïen ! » C’est que Kertesz emporte son lecteur dans son expérience mais la transpose non pas comme s’il en témoignait, mais comme s’il la revivait intégralement. Il ne sait donc pas ce qu’il adviendra de son être, lui ne sait pas encore comme nous l’existence des camps de la mort… Vertigineux paradoxe littéraire temporel…

On comprend que le présent de l’indicatif domine largement son texte. Pire encore, et c’est en cela que Kafka n’aurait peut-être pas renié un tel roman, Kertesz ne se pose jamais la question du « pourquoi », il décrit simplement le « comment », à la manière de Gregor Samsa dans « La Métamorphose ».

A titre d’illustration, l’antisémitisme qu’il a à subir de la part de voisins autrefois bienveillants n’est pas vécu comme une surprise ou comme une horreur, mais comme un fait avec lequel il doit désormais composer. Des termes tels que « naturellement » doivent être parmi les mots les plus utilisés au début du roman pour caractériser la situation.

De même, le transport dans les trains vers Auschwitz est presque relaté comme une promenade. Certes, des gens meurent, mais c’est parce qu’ils n’étaient pas en assez bonne santé, vieux ou enfants, « naturellement ».

On n’ose imaginer l’effort réalisé par Kertesz pour manifester ce détachement: sans doute est-cela le talent…

Ensuite, l’arrivée au camp d’Auschwitz-Birkenau peu avant l’aube est peu-être ce que j’ai lu de plus beau de ma vie, la description du lever du jour comme une métaphore de la littérature s’emparant des témoignages indicibles ou indescriptibles, les sculptant, les taillant, les polissant, et en faire oeuvre.

La comparaison qui est faite par la suite entre Auschwitz et Buchenwald achève de déranger et de magnifier le propos: pour un déporté quittant Auschwitz, Buchenwald ressemble presque…au paradis.
Kertesz déploie là une puissance, un dépouillement d’émotion qui fait dignité mais aussi, presque fantastique.
Son expérience de la Shoah a beau être racontée, le lecteur sent/sait qu’il ne pourrait comprendre à moins de la vivre à sa place. A défaut, Kertesz « nous la fait ressentir avec lui ».

Quant à l’épilogue, je manque absolument de mots pour vous dire à quel point il est …

Imre Kertesz a obtenu le prix Nobel de littérature en 2002. « Naturellement ».

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Cette entrée a été publiée le 25 juillet 2012 par dans Critique littéraire, et est taguée , , , .
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