johaylex

t'es seul au monde ? lis un bouquin !

La planète cachée, et pas d’astronome pour la découvrir, même en turban…


 

 

 

-Oh ! Le vieux ! Oh ! Pique de lune ! Ta sacoche !

Le « vieux » se retourne, sourit. La quarantaine, à peine plus. Une mèche rebelle d’adolescent balaye son front. Elle joue avec le soleil comme pour reléguer par instant son visage dans la pénombre, comme la gloire se joue des vivants mais les conserve immortels une fois disparus.

La postérité ? Va donc !

Cette scène a beau se passer en méditerranée, on n’a plus le temps d’être hâbleur, de faire le vantard ; parce qu’en ces heures, même si on aime la vie, on sait que chacun joue au trompe-la-mort. Les ailes qui s’envolent de cette piste ne désirent pas devenir celles des anges. L’héroïsme consiste à décoller, éviter les mauvaises rencontres, puis réussir à atterrir si l’oiseau de métal a été endommagé par les fientes de fer de l’aigle ennemi; et parfois même, réussir à atterrir quand le vol s’est déroulé sans accrochage, mais que les mains tremblent trop d’adrénaline pour accomplir la manœuvre maintes et maintes fois répétée.

« Pique de lune » n’a jamais été accroché, ses nerfs sont solides, puisque, malgré un ennui mécanique de carburateur lors du passage de son brevet de pilotage, il a réussi à poser son appareil comme une plume se déposerait : avec élégance.

Mais « pique de lune » est souvent ailleurs. Il n’est pas fait pour être pilote de guerre. Il ne l’est pas, il a été dans l’aéropostale, il fait des missions de reconnaissance cartographique.

C’est un bon pilote pourtant, mais les trains d’atterrissage qu’il omet de sortir le forcent souvent à recommencer la procédure d’approche, et ses crashs fréquents par ciel dégagé, alors qu’il est capable de naviguer en pleine tempête, lui ont donné la réputation d’un héros incapable d’être abattu, mais qui s’écrasera peut-être sur l’Arc de Triomphe le jour où elle sera libérée.

Sa tête en l’air, dans la lune, lui a valu ce drôle de surnom: pique de lune.

Lui, ne le trouve en rien infâmant. D’abord, parce qu’il aime fraterniser, et qu’une poignée de main sincère ne doit pas se rembrunir d’amour propre déplacé. C’est la guerre, après tout ; et l’amour de la patrie peut s’accommoder d’un ego égratigné. Tout au plus, fait-il remarquer qu’il préfèrerait qu’on l’envoie vers les étoiles.

Car la lune ne fait que refléter les inquiétudes du monde, alors que les étoiles peuvent rire, ou pleurer. L’une est pâle, les autres sont vives. Ou elles doivent l’être. Il aime à le penser, à l’imaginer, lorsqu’il décrit ses vols de nuit où, à la monotonie du ciel, ces gouttelettes lumineuses rappellent l’innocence que les hommes ont perdu en grandissant.

Alors, ce poète, dans sa solitude au milieu des hommes, dans sa solitude céleste, dans son désert mystérieux, a cru voir tomber la blonde pureté d’un enfant d’Ailleurs.

Un an que New-York, son exil temporaire, connaît les aventures de son héros. Il berce les enfants et les grandes personnes, leur promet qu’en fraternisant, jusqu’à marcher une nuit entière dans un désert avec un petit corps endormi dans les bras, leur permettra de trouver un puits et son eau réconfortante.

Il y croit, ou du moins, il veut y croire, car il n’a pas le choix. Son pays se meurt, s’est dévoré de l’intérieur, les roses sont fanées et les loups font la chasse aux renards.

Il sait que ses mots bruissent moins que les canons, car les muses préfèrent le silence à la mitraille. Pourtant, elles attendent la renaissance de la septième planète, la Terre des hommes; et avec elles, dans l’univers, tous les rois, les vaniteux, les buveurs, les businessmen, les allumeurs de réverbère et les géographes. Ses mots  sont encore silencieux car il sait son texte encore incomplet.

Cette nuit du 31 juillet 1944, il a composé une ébauche qui pourrait le satisfaire. Il a peu dormi.

Avant d’arriver sur Terre, le Petit Prince arriva sur la plus étrange des planètes. Entièrement rasée, elle était bordée d’herbes drues. C’était la planète du tondeur.

-Bonjour, dit le Petit prince.

-Bonjour, fit le tondeur.

-Que faites-vous là ?

-Je tourne. Je tonds. Je suis tondeur.

-Mais il n’y a rien à tondre ici, s’étonna le Petit Prince.

-Si, lui répondit le tondeur. Tu ne vois pas ?

-Voir quoi ?

-Attends un instant, s’il te plaît.

Et le tondeur de tourner en cercles concentriques de plus en plus fins.

-Voir quoi, lui demanda le Petit Prince qui n’avait jamais renoncé à une question.

-Il y avait une pousse qui menaçait…C’est tout. Je nous ai sauvés.

-Il y a des boababs sur ta planète ? s’effraya le Petit Prince

-Qu’est-ce qu’un boabab ?

-Des arbres qui font exploser ta planète si tu ne les arraches pas avant qu’il ne soit trop tard. D’ailleurs, sur mon astéroïde, je dois toujours…

-Non, le coupa le tondeur, moi j’arrache la moindre pousse d’herbe qui menace. Rien de plus.

Le Petit Prince n’était toujours pas satisfait

-Pourquoi vous ne rasez pas les bords de votre planète. Il y a plein d’herbe là-bas.

Il pensait à la couronne du roi de la première planète.

-Parce que l’herbe la plus dangereuse est celle que tu ne vois pas, répondit le tondeur. L’herbe au bord, je la connais, je la vois chaque jour. L’herbe que je ne connais pas et qui sort au matin, c’est elle qui est dangereuse, parce qu’hier, je ne la voyais pas.

-Mais moi, j’ai une fleur qui était d’abord un bouton au milieu de mes volcans, puis qui a éclos…

-Si j’étais toi, je l’aurais arrachée avant qu’elle n’éclose.

-Pourquoi ? Je ne la connaissais pas. Elle n’est pas mauvaise, elle n’est pas très modeste, mais ce n’est pas grave.

-Je ne la connais pas. Même si ta fleur avait été parfaite, il aurait mieux valu l’arracher avant son éclosion, trancha le tondeur. L’invisible est dangereux. Et tu as vu qu’elle était mauvaise.

-Non, l’essentiel est invisible. Je l’ai vue avec le cœur. On ne voit bien qu’avec le cœur.

Le Petit Prince s’en fut. Il était mélancolique.

-Les grandes personnes sont décidément bien bizarres. Elles préfèrent avoir peur avant de connaître….

Antoine de Saint-Exupéry attrapa la sacoche que le mécanicien lui tendait. Ses dernières notes et ses effets y étaient. Il ouvrit le cockpit de son F-5B-1-LO. Il avait tant de mal à s’y mettre.

-Foutue vieillesse, se dit-il en arrivant enfin à s’asseoir.

Il est 08h25.

Nul ne sait ce qu’il advint précisément par la suite.

Mais j’aime à croire que c’est un serpent qui le toucha.

Comme un éclair jaune dans l’aile de son bi-moteur.

Que l’avion demeura un instant immobile.

Que lui ne cria pas.

Que l’appareil tomba doucement comme tombe un arbre.

Que ça ne fit même pas de bruit, non pas à cause du sable, mais de la mer bleue comme le ciel d’un désert.

Que sa mort fut celle de son ami à la blondeur des blés.

Et qu’il le rejoignit dans les étoiles…

« Et aucune grande personne ne comprendra jamais que ça a tellement d’importance ! »

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