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« C’est pour ton bien », Alma Brami entre lignes de fuite et liberté



 Donner de la profondeur à un tableau sans recourir à l’illusion de la perspective demeure la singularité des peintres chinois classiques. C’est l’usage de pinceaux raffinés qui permet ces lignes épurées créant des paysages complexes malgré l’économie de moyens : « less is more », dirait le poète anglais Browning.

Indéniablement, l’écriture d’Alma Brami évoque leur geste, précis et contenu, qui participe autant de la peinture que de la poésie.

À seulement vingt-six ans, son quatrième roman, « C’est pour ton bien », édité au Mercure de France, poursuit l’exploration bienveillante de la famille. C’est qu’Alma Brami est une auteure-mère, c’est-à-dire qu’elle protège ses personnages puis les accompagne jusqu’à leur indépendance vis-à-vis d’elle-même.

Lili, fille-mère de seize ans, a été élevée dans un environnement religieux où la contrainte et le non-dit façonnent des êtres indifférenciés. Sa grossesse provoquant son expulsion de la matrice familiale, elle vivra seule avec sa fille Charlotte. Charlotte grandit. S’instaure alors une relation mimétique mère-fille au sein de laquelle la mère est dépendante. Car les années ont beau passer, Lili reste l’adolescente de seize ans qui n’a connu qu’un seul émoi, en conserve le souvenir précieux, mais à cessé de grandir.

Dès lors, à la révolte qu’elle a opposée à ses parents, vient se substituer un concurrence avec l’univers affectif de sa fille Charlotte. Mais à la différence d’une mère envieuse de la jeunesse de sa fille, Lili est jalouse de son affection, elle ne désire la conserver que pour elle seule.

Le texte interroge ainsi la liberté en ce qu’elle suppose, non pas la libre-décision, mais l’autonomie. En corollaire, la douceur des phrases tempère la cruauté de l’asservissement tapi dans nos réflexes familiaux acquis.

C’est dire si s’en libérer peut s’avérer problématique.

Cette tension, entre velléités d’indépendance et désir d’appropriation exclusive, ne manque de troubler tant elle rappelle le mécanisme de la grossesse jusqu’à ce que soit tranché le cordon ombilical.

Le propos parachève sa pertinence à mesure que la narration initiale commune, la famille, ce fleuve uniforme, vient à progressivement se diviser en méandres, qui eux-mêmes deviendront des fleuves.

En sage mère nourricière, Alma Brami laisse ses personnages s’émanciper de sa propre écriture, et l’on ne peut qu’être bouleversé puisqu’en parallèle, son écriture s’écarte du pathos et révèle la compassion de l’auteur pour les personnages de son propre roman.

Les petites touches impressionnistes de « C’est pour ton bien », si elles ne changeront pas forcément la vie des lecteurs, leur laisseront un goût sucré en bouche, pas celui qui alourdit le palais et dont on souhaite se débarrasser, mais celui qui fait naître le sourire dans les visages d’enfants protégés.

On pourra toutefois espérer que cette jeune auteure laisse à l’avenir plus de place à la violence des émotions, car la douceur naturelle de son style en serait le contrepoint idéal, comme un baume apaisant sur nous, êtres nostalgiques d’une famille rêvée et perdue.

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Cette entrée a été publiée le 29 février 2012 par dans Critique littéraire, et est taguée , , , , , , , , .
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