johaylex

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Septentrion, au loin…


Son souffle le quitte pour le Sud, l’essor d’un cygne se libérant des rudes promesses du premier cercle de l’hiver. Ce Sud qui tranche comme du verre, ce Sud pourtant moins pur que ce cristal dont son quotidien est fait.

Il a d’abord couru, ses pas effacés par les étoiles blanches qui tombaient, qui le protégeaient des patrouilles. À la nuit tombée, les gardes avaient renoncé, « le froid le crèvera cette nuit, allons bouffer ! Demain, nous chercherons son corps. »

Aplati dans une tourbière, il avait accueilli leur constatation avec ce goût vague qui se brise contre la plage d’un front, ce goût vague qui lui est presque monté aux yeux, ce goût lâche fuyant comme le bagnard qu’il fut : ce goût élague ses souvenirs parmi les hommes, ce goût l’élague des souvenirs des hommes.

Peut-être aurait-il dû savoir où aller avant de déjouer la vigilance des soldats. La faim ne tolère pas les vêtements légers, la nuit rit des estomacs vides. Car l’infect ragout lui manque et tempête son absence dans ses tripes nues.

Alors la nausée l’emporte dans sa houle de douleur, et les aiguilles qui perçaient le bout de ses doigts s’attaquent à sa poitrine, font pâture de son corps, vautours sans plumes sur charogne qui respire, sur chairs qui durcissent.

Le sable est noir, plus dur encore que sa paillasse ne l’était naguère ; c’était hier, mais une éternité semble avoir passé cette nuit où il n’est pas mort. Au doux clapotis du rivage répondent les plaques bleues qui s’entrechoquent. Il y voit son visage, il est mangé par la barbe, comme une toundra dévorée par la glace, il est figé dans ses rides, comme barque prisonnière d’une banquise.

« Trop tard pour aller vers le Sud», son souffle aura beau le quitter avec l’essor gracieux d’un cygne, sa poitrine palpite du continent qui lui tourne le dos et de l’océan presque silencieux qui fait couler ses yeux désespérés : ces diamants sont des insectes empêtrés dans la toile d’araignée épanouie sur ses joues.

« Idiot ! Tout ceci pour si peu » gémit-il.

Pense-t-il à l’ivrogne que l’ivresse lui fît poignarder autrefois ou à son étrange instinct qui l’a précipité de son camp vers cette liberté qui l’assassine ?

Qu’importe, il faudra faire vite. Un coup de fusil dans le dos aura bientôt tranché ses hésitations. Car le soleil ironique est monté en boulet de canon sur la voute sèche dans laquelle les dieux se dissimulent pour mieux rire des châtiments qu’ils infligent aux hommes du crime, coupables et bourreaux.

Ses mains ont noirci, il ne tuera plus à moins de mordre, le cuir de ses souliers est sa nouvelle peau, l’ancienne doit pourrir debout des frottements sous la neige avec ses chevilles. Il peut à peine marcher et ses derniers cris meurent dans sa gorge, cave résonnante. Mais ses poings enfoncés dans cette plage le soulèvent de cette farine noire qui n’attend qu’un peu d’eau pour faire du pain « ah, si j’avais ne serait-ce qu’un seul quignon ! » pense-t-il avec nostalgie, et ses jambes incertaines l’entraînent ployé comme un arbre tordu par les ouragans.

L’eau lui arrive presque aux genoux. Les légendes au coin du feu le font plus frissonner que le baiser sans vie de l’écume ; il craint qu’un tentacule immense vienne le happer, le noyer. Mourir sans air lui est plus difficile que de mourir sans chaleur, car si l’on peut difficilement vivre sans vodka, on meurt à à coup sûr sans le souffle des baisers.

Il se retourne encore une fois alors que la brume l’entoure et que cette nébuleuse l’empêche de jeter un dernier regard sur la Sibérie…

 

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Cette entrée a été publiée le 24 février 2012 par dans Fragment, et est taguée , , , , , , , .
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