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« Monsieur Sapiro », le roman en deux dimensions de Benny Barbash


« On n’est pas sérieux quand on a cinquante ans ! » serait-on tenté de s’exclamer après quelques pages du nouveau roman de Benny Barbash, reconnu en France pour son premier roman « my first Sony ».

En effet, à la légèreté sensuelle des dix-sept ans d’Arthur Rimbaud« Monsieur Sapiro » oppose les derniers crépitements d’un désir épaissi par le démon de midi.

Le démon de midi, ce moment de la vie d’un homme où la moitié symbolique de son existence est révolue, cet âge charnière où s’éteindraient ses derniers feux avant de glisser vers la déchéance puis la mort ; cette pulsion de vie qui, dans un ultime sursaut, impose parfois le choix de devenir un autre soi-même ou de se murer dans le silence augurant de la fin.

Le démon de midi, cet autre soi-même ? Un adolescent fort de l’expérience de ses cinquante ans, ou, à l’inverse, un presque quinquagénaire courant après ses désirs d’adolescents : c’est au choix, selon la lucidité de l’observateur. Ce moment symétrique, Barbash le recrée tout au long de « Monsieur Sapiro » par un jeu de miroirs, une mise en abyme multipliant le champ des possibles.

Dans une expérience restée célèbre, Schrödinger avait développé la théorie de la superposition des états en physique quantique, à savoir, l’infinité des possibles tant qu’aucune observation n’est opérée, l’infinité des choix tant qu’aucune décision n’a été prise. Là est le nœud du roman, puisque l’on ne saura jamais qui est vraiment qui, ou qui fait vraiment quoi dans ce labyrinthe de reflets souvent troublant. L’exercice de style de Barbash est, à cet égard, assez réussi.

Cette superposition d’états est aussi le drame de Miki, l’antihéros de « Monsieur Sapiro ». Situation sociale enviable, il n’a pourtant pas réalisé ses rêves de gloire artistique. Sa femme vient de perdre un sein, et lui n’est logiquement plus aussi fringant qu’à ses vingt ans. Alors, il se regarde. Il se regarde vieillir, il se regarde désirer, il se regarde. Il ne vit donc plus, puisqu’il est extérieur à sa vie, vie qu’il regarde au lieu de vivre. « Je est un Autre » disait encore le jeune Rimbaud.

Mais l’ambition métaphysique du texte, la question de l’Etre, qui lorgnerait vers Milan Kundera d’après Zulma, sa maison d’édition française, est sans doute gâchée par la tension habituelle de Barbash vers Woody Allen, car il faut choisir le « bon » Allen. Et indéniablement, il y a du Woody Allen dans ce roman, mais le Woody Allen agaçant, celui qui sur-joue comme dans « Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu », un Woody Allen extérieur, dans la posture, et, pour finir, dans l’imposture.

L’exercice de style ne se nourrit donc que de lui-même, sans jamais nourrir ses personnages. Une mauvaise langue dirait que la vanité de Miki/Sapiro révèle la vanité d’un mauvais écrivain. Ainsi, à ne jouer que sur les miroirs, Barbash fait de ses personnages de simples reflets dont la profondeur n’est que factice, ou, au mieux, une mauvaise perspective : un trompe-l’œil.

Il manque, dès lors, une évidente dimension au roman. Et même si la lecture pourrait sembler déprimante, et elle devrait l’être, n’est-il pas question d’un homme malheureux ? cette sensation s’évanouit en quelques instants, car elle aussi était factice.

Certes, la mort rôde et nous emportera, comme elle emporte Adam, le seul personnage attachant du roman, mais la vision de Barbash sur la question de la déchéance, du pourrissement, n’est ni originale, ni pertinente. On pourrait tenter de voir en « Monsieur Sapiro » une métaphore sur l’inspiration artistique, ce jaillissement à même de former des mondes en un seul instant. Mais hélas, cette optique à peine esquissée, Barbash revient trop vite à son exercice de style, son nouveau jouet.

Ce roman ambitieux, par sa forme, par sa volonté de conserver ouvertes toutes les lignes qu’il a tracées, un roman en expansion permanente, échoue dans son propos du manque de consistance de ses personnages. L’écrin est séduisant, mais vide ; la forme est belle, mais privée de vie. « Monsieur Sapiro » ne devient, en définitive, que divertissant alors qu’il aurait pu toucher à l’absolu.

Toutefois, il pourrait amorcer un tournant décisif dans l’œuvre de Benny Barbash, à condition que ce dernier retrouve la verve de ses débuts littéraires en acceptant que la forme ne soit pas esprit mais chair, c’est-à-dire qu’il choisisse que tous les reflets reviennent enfin à l’homme.

 

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