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« Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France » de Pierre Goldman ou quand la balistique (n’)est (pas) bonne !


Lettres rouges sur fond blanc, les couleurs la couverture du livre de Pierre Goldman, demi-frère aîné du chanteur à la voix aiguë, pape de la musique française de variétés; lettres rouges sur fond blanc, les impacts de balle sur un corps et l’innocence souillée ?

Car dans ce texte qui, à certains égards (écrit en prison, banditisme et autres milieux interlopes), pourrait être assimilé à « l’instinct de mort » de Jacques Mesrine, adapté au cinéma en 2008, c’est de violence dont il est question à première vue: le récit d’un homme condamné pour double-meurtre, braquages à main-armée.

A première vue seulement.

En effet, Pierre Goldman, figure étrange, militant communiste jusqu’au-boutiste, engagé dans la guérilla vénézuelienne au lieu de « faire » Mai 68 (!), relate ses souvenirs, certains rêvés, comme ceux l’évoquant bambin avec ses parents résistants qui dissimulent  dans sa poussette tracts et autres matériels nécessaires à la lutte, certains laissant place au doute, sur sa période de guérilla (il y dévoile peu de choses), d’autres absolument fascinants, puisqu’ils évoquent une époque révolue de certains quartiers populaires parisiens et, notamment, Belleville.

Interlude

Ah, Belleville ! Le quartier populaire parisien par excellence: mon quartier, le quartier de ma famille depuis un siècle. Et il est vrai que Belleville, outre les évolutions inhérentes au temps qui passe, a changé, non pas au regard des nouvelles populations d’immigrés qui le compose – Belleville a toujours été, et on le sait, la première zone d’arrivée d’immigrants sur Paris depuis plus d’un siècle – mais au regard la nouvelle faune qui entend le coloniser: ni exclusivement bohémienne, ni exclusivement bourgeoise, ni exclusivement artiste (oh, surtout pas ! ne rêvons pas !), ni mélange de tout cela, mais simplement attirée par les opportunités immobilières et les opportunités faciles d’encanaillement et de frissons à peu de frais.

Fin de l’interlude

Reprise de la critique

Pierre Goldman convoque personnages des milieux louches de l’époque, jamais désignés par leurs noms mais par une lettre, ce qui lui laissera – à tort, car les clés sont accessibles – une réputation de mythomane, et c’est toute cette époque bouillonnante qui reprend forme sous nos yeux, ses incessantes mutations idéologiques (par exemple, qui sait aujourd’hui que la mouvance gauchiste était d’abord une nébuleuse dont chaque poussière était un groupe structuré ?), ses antagonismes violents, et les possibilités d’aventure, comme le projet d’enlever Jacques Lacan (d’où mon titre en jeu de mot ridicule).

Mais l’essentiel du récit a pour objectif avoué de saper les chefs d’accusation qui avaient pesé sur lui (il est alors en prison). Et là, la seconde partie devient un exercice de virtuosité  juridique et logique.

Chaque témoignage à charge est décrypté avec le plus de froideur possible et est littéralement disséqué jusqu’à anéantissement.

La force de cette partie qui pourrait sembler fastidieuse à lire, et pourtant, mise en plaidoirie, elle serait terriblement efficace (et elle le fut), est de plonger au coeur des mécanismes de la notion de témoignage.

Ainsi à examiner un témoignage avec rigueur, des zones d’ombre apparaissent, de plus en plus importantes, les incohérences se font jour, et la volonté des témoins d’être crus à tout prix finissent par laisser songeur sur la crédibilité de la notion-même de témoin.

Pierre Goldman reprend, consciemment ou non, la méfiance traditionnelle des philosophes sur la connaissance sensible et la pousse jusqu’à son paroxysme.

Son avocat remit un exemplaire de ce texte à chaque membre de la Cour de cassation lors du procès en révision.

———

Le reste fait partie de l’Histoire, et n’importe quelle recherche sur internet vous dira que Pierre Goldman fut libéré, et assassiné quelques années plus tard par des personnes encore inconnues.

———-

Ses Souvenirs sont donc trois fois obscurs: obscurs pour nous qui ne connaissons pas cette époque, obscurs pour la notion de témoignage dont l’authenticité devient plus incomplète qu’absolue, et enfin obscurs pour Pierre Goldman qui a emporté avec lui tous les mystères qui entouraient sa vie.

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