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« Nuit » d’Edgar Hilsenrath ou Quand la mort d’une illusion ressuscite les morts


Raconter.

Après la Shoah, ce simple mot devint essentiel, et témoigner fut la première forme de lutte contre l’oubli : témoigner comme ils furent assassinés, témoigner comment les bourreaux brisèrent leur humanité. Les récits se multiplièrent.

Puis le temps passa et l’Histoire retint la gémellité bourreaux-victimes : les Nazis avaient commis un génocide durant lequel six millions d’être humains avaient péri.

Ce symbole fit l’objet de créations artistiques donnant lieu à des morceaux de bravoure, de sensiblerie, ou d’humanité malgré l’horreur l’ambiante. Le violon d’Itzhak Perlman de « la Liste de Schindler » est ainsi entré dans l’inconscient collectif comme la bande-originale de la Shoah.

Sans doute l’archet élégant jouant dans notre imagination déraperait-il en une série de fausses notes à la lecture du roman « Nuit » d’Edgar Hilsenrath. Au contraire de la plupart des témoins écrivains, Hilsenrath a fait le pari de raconter en menant une constante recherche littéraire dans ses œuvres : rabelaisiennes, farces crues et cruelles, sulfureuses en un mot quand on doit les associer à la Shoah.

Les éditions Attila ont depuis peu commencé la publication de ces textes, et l’on attendait depuis longtemps la traduction de « Nacht » lorsque le cultissime et grinçant « Fuck America » sortit, suivi par le loufoque « le Nazi et le barbier ».

C’est un drôle de petit bonhomme de 85 ans que cet Edgar Hilsenrath, clochard céleste à la Bukowski, l’alcool en moins et l’œil pétillant en plus. Vocation précoce d’écrivain mais reconnaissance tardive , une vie d’errance, d’Allemagne en Roumanie jusqu’en Ukraine durant la seconde guerre mondiale, puis Israël et les Etats-Unis avec la solitude décrite dans « Fuck america », et enfin, le retour en Allemagne. Malgré ses pérégrinations, il a conservé  son air malicieux, même lorsqu’en entretien il évoque ses souvenirs. Il est à l’image de son écriture : distancié du simple témoignage, maîtrisé, audacieux.

« Nacht » ou « Nuit » en français est son chef-d’œuvre, méconnu en France, auto- censuré en 1964 par sa maison d’édition allemande, tant la lecture en est explosive. En effet, ses 500 et quelques pages décrivent sans complaisance l’enfer du ghetto comme une nuit apocalyptique où l’homme est retourné à l’état sauvage. Une population faite de profiteurs, voleurs, violeurs, meurtriers tentant de gagner une journée supplémentaire de vie dans ce monde qui ne voit jamais le moindre officier SS , la Shoah relatée sans la présence du bourreau Nazi, présence brumeuse qui masque le soleil, mais présence jamais humaine.

Et c’est là le tour de force d’Hilsenrath. Il décrit les habitants du ghetto livrés à leur propre enfer, en anarchie cauchemardesque qui évoque « le triomphe de la mort », célèbre peinture horrifique de Peter Bruegel l’ancien.

Le premier chapitre est d’ailleurs saisissant d’effroi : les cadavres font partie du décor. Etrangeté, on ne comprend qu’à la seconde page qu’il s’agit de la seconde guerre mondiale.

Enfin, comble du frisson, et c’est le leitmotiv du roman, chaque vivant a un prix fixé selon ce qu’il peut offrir, un prix, puisque la vie a perdu sa valeur.

Si « Les Six Millions », nombre historique, vécu par notre génération comme une uniformité indestructible, est l’expression que l’auteur utilise dans ses entretiens pour évoquer les victimes, sa plume au scalpel, qui insiste sur les échanges les plus sordides pour survivre, fait exploser la statistique, et sous les chiffres apparaissent enfin ce que ces morts furent obligés d’être dans le ghetto : in-sensibles, sur-vivants, in-humains. Mais les personnages le disent, « seuls les morts ne peuvent plus aimer », c’est dire si l’espoir si dérisoire se doit d’encore affleurer.

En brisant le mythe bancal de l’héroïsme déjà mis à mal par Primo Levi, Edgar Hilsenrath fait œuvre divine, car qu’ils furent coiffeurs, prostituées, cafetier ou mendiants, que nous puissions les voir comme lâches ou monstres méprisables avec notre recul historique ouaté de confort, au point de vouloir rejeter en bloc le roman, ces hommes et ces femmes furent avant tout : vivants.

Et la littérature retrouve là son objectif originel, c’est-à-dire faire acte pour la Vie. Et l’on sait à quel point les mots ont en eux le pouvoir de ressusciter les morts, en est témoin la vision du prophète Ezechiel sur la vallée des ossements desséchés:

« Esprit, viens des quatre vents, souffle sur ces morts, et qu’ils revivent ! »

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